Extrait   "L'Ère des Flamboyants"
Cracus Bidon, un insignifiant démon du premier sous-sol infernal, faisait déambuler sa carcasse difforme dans les escaliers labyrinthiques de son lieu d'existence. Il était dépressif ! Expliquons cela : il venait de se faire copieusement houspiller par son chef hiérarchique qui l'avait surpris en pleine rumination, hésitant encore entre préférer le monde des humains ou le repère du diable.« Qu'est-ce que c'est ? avait craché le chef en scrutant l'apprenti, on n'est même pas foutu d'attiser sa haine ! Allez ! Du nerf Cracus « Le bide » sinon…– Oui chef, bien chef, à vos ordres chef ! Mais… Heu… Sinon quoi ?– Sinon c'est le stage en Alaska où tu te feras dévorer les oreilles et tout ce qui dépasse par les ours blancs !– Blanc ! Ah non par pitié ! Pas de blanc ! Du rouge s'il vous plaît !– Comment veux-tu que je gaspille le rouge pour une lavasse comme toi ? Mon ennemi juré Saint-Emilion se foutrait de moi jusque dans son ciel !– Mais chef, pourquoi détestez-vous Saint-Emilion ?– Du rouge en vin de messe, quel gaspillage ! Vive l'infernal foyer vermillon. Allez ! Bouge-toi le train plus vite que ça !– Mais chef, un peu d'énergie m'arrangerait…– De la haine, du vice, c'est ça de l'énergie ! Allez dégage espèce de mollasson et que je ne te revoie plus en si piteux état !– Oui chef, bien che… »Un coup de pied aux fesses l'avait propulsé quelques flammes plus loin. Dans cet enfer peu profond, une humidité glaciale se partageait l'espace avec d'étouffants brasiers rouges enfumés de noir à travers lesquels il errait.Cracus Bidon peina à solliciter jusqu'à la moindre parcelle d'intelligence dont sa cervelle était capable.« Pour plaire au chef, se dit-il, il faudrait que je réussisse un vrai coup bien pétaradant ! Faudrait…c'est sûr ! » Il chercha une nuit, un mois, une année, qui sait ? Mais il trouva l'idée de ce que l'on appellerait plus tard l'affaire « Clé du monde ». Cette idée géniale le gonfla d'énergie, juste assez pour démarrer la mise au point de son plan.Pourtant il hésitait, évaluant le risque encouru qui était de taille, à savoir la perte de son statut de démon probatoire ou, pire encore, l'anéantissement pur et simple. D'y penser faisait trembler ses mollets squelettiques, lui vrillait les entrailles autant que la petite queue noire à pompon rouge qui ornait le bas de son dos. Du fond de son cœur tout noir, il pria dame Proserpine (1) de l'inspirer, de l'aider. Ce qu'elle fit à n'en pas douter car d'un coup, d'un seul, il se sentit l'âme d'un génie torride :« Enfer et damnation ! Que ça saute là-dedans ! »Ça n'allait pas être simple tout de même. Pensez-donc ! Il lui faudrait infiltrer le camp adverse sans se faire repérer. Ne pas se laisser prendre au piège des sentiments c'était cela qu'il craignait le plus, parce que chez les humains gentillets, il avait laissé quelques potes drôlement naïfs pour lesquels il ressentait comme…des regrets ! Sentiments honteux pour un démon en probation.Avant de mourir et de tomber dans le premier enfer, Cracus avait vécu en humain détestable. Souffrant d'une légère claudication due à une malformation congénitale, il en voulait parfois à sa mère, et tout le temps au reste du monde entier. Devenu adulte, il avait trouvé un emploi de comptable dans une maison de retraite. C'est là qu'il avait su séduire trois bonnes douzaines de ...